Biographie et mythobiographie de soi
l’imaginaire de la souffrance dans l’écriture autobiographique
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PRÉFACE
Jean-Martin Rabot
Pr. de Sociologie, Institut des Sciences Sociales de l’Université du Minho, Braga, Portugal
« Du repli sur soi à la reliance »
Le livre de Orazio Maria Valastro est bien représentatif des préoccupations de notre temps, en particulier de l’intérêt porté de nos jours aux maladies, à ce que l’on a du « mal à dire », à ce que l’on ne dit pas, par peur, par pudeur ou par honte. Ce fait est d’autant plus vrai pour les maladies mentales dans un monde commandé par le prométhéisme et la valeur conférée au travail, un monde qui exclut toute forme de passivité et de paresse, d’inactivité et d’improductivité, si tant est « que la déviance est définie par nos modes de production » (Roger Bastide).
Les comportements déviants ont certes été occultés et bannis, rejetés dans la sphère du surnaturel par les anciens et dans celle de l’aliénation par les modernes, en tant qu’absence de conscience, de liberté, d’autonomie, de responsabilité individuelle, mais ils finissent toujours par trouver une forme d’expression et par nous interpeller. Ceux que l’on appelle les malades mentaux s’expriment de diverses manières, que ce soit au moyen de la parole, de l’écriture ou du graphisme. Que ce soit par le truchement de la littérature, de l’art, des récits de vie dénués de logique ou des gribouillages dépourvus de sens, les sujets en souffrances expriment une vérité qui leur est propre et que les hommes ont peut-être en propre.
Le lyrisme exalte les formes de démence propres à l’artiste et la liste de ceux que l’on pourrait répertorier dans cette catégorie peut être allongée à souhait : le compositeur Robert Alexander Schumann ; les écrivains et penseurs, à l’exemple de Nietzsche, Dostoïevski, Hölderlin, Rimbaud, Edgar Allan Poe ; les peintres comme Bosch, van Gogh, Kandinsky, Munch, Dalí ; certains pères fondateurs de la sociologie, dont Comte et Max Weber ; et même certains lauréats du prix Nobel, comme John Forbes Nash. Mais c’est au commun des mortels que s’intéresse le présent ouvrage. Il scrute la richesse et la complexité du moi, un peu comme le fait Georges Gusdorf dans Les écritures du moi – Lignes de vie, mais ce n’est pas tant pour évoquer les contradictions de la vie intime ou pour nous rappeler ce que le génie humain doit aux excès et aux extravagances que pour se mettre à l’écoute des multiples voix anonymes que la psychiatrie traditionnelle ignore. L’auteur se fixe pour exigence de rester aux plus près de ceux qui sont les véritables protagonistes de son ouvrage : les personnes en souffrance qui par le désir d’écriture de soi extériorisent un besoin de reliance. En cela, l’orientation méthodologique de Orazio Maria Valastro est conforme à celle que préconise Martine Xiberras dans Pratique de l’imaginaire : lecture de Gilbert Durand. La folie peut ainsi passer du statut d’« objet de connaissance » à celui de « thème de reconnaissance », si l’on se réfère aux termes de Michel Foucault. Mais encore faut-il que le malade en souffrance ne soit pas pure « chose médicale » (Michel Foucault) et qu’il accède à la dignité que tout être humain est censé avoir ou recevoir. C’est à cette tâche que se dédie le travail de Orazio Maria Valastro. Il accueille la folie sans préjugés, en ayant certainement à l’esprit l’accueil que les Grecs ont réservé à ce dieu sauvage, barbare, violent, instinctif qu’est Dionysos. Il s’inspire de cette folie et montre à quel point la logique du vivant lui est redevable. N’oublions pas que dans Les Grecs et l’irrationnel, Eric Dodds montre que la violence dionysiaque est ce qui permettait aux hommes de se libérer de leurs pulsions et donc de se purifier. Ce qui est imprévisible, irréfléchi et dangereux est donc au fondement de la sociabilité humaine.
Le livre de Orazio Maria Valastro analyse de façon pertinente et méticuleuse les sensibilités poétiques et mythiques à l’œuvre dans les récits autobiographiques des malades. Le mythe est avant tout ce qui fait lien, ce qui unit l’individu à un ensemble plus vaste : le groupe et la société dans son ensemble. Si la mythologie a été définie comme « l’art des épisodes, des belles histoires qu’on se raconte à soi-même » (Michel Maffesoli), Orazio Maria Maria Valastro s’est donné pour objectif de comprendre les récits existentiels des sujets en souffrance et les éléments mythiques qui leur sont sous-jacents. Mais la « sociologie esthético-compréhensive du désir d’autobiographie » dont il se réclame n’est pas une finalité en soi. Elle n’est peut-être que le prélude et le prétexte à une meilleure compréhension des sujets en souffrance, mieux à même alors de s’identifier à soi, puis aux autres et enfin à l’ensemble de la société, selon le schéma des cercles concentriques. Hors du groupe point de salut, comme l’avait pressenti Durkheim. De ce point de vue, la description phénoménologique des motifs mythiques présents dans les récits autobiographiques est une façon de saisir les interactions permanentes qui se nouent à différents niveaux : celui de l’individu en souffrance, celui des groupes de création, celui la société. L’écriture de soi qui est une façon de se produire soi-même (autopoïèse) est aussi un moyen de s’accomplir avec et par les autres, et donc de s’ouvrir à soi et au monde. L’autopoïèse a donc vertu thérapeutique, scellant l’union entre le corps individuel et le corps collectif.
On peut dire que Orazio Maria Maria Valastro aborde un thème tout à fait actuel, celui des corps individuels en souffrance dans leurs rapports au corps social, dans le cadre d’une analyse de la nouvelle symbolique de la santé mentale qui implique une prise en charge du bien-être psychique par l’individu lui-même et la communauté. L’individu ordinaire en souffrance qui par le récit autobiographique relate sa vie dans un mouvement de « création autopoïétique de soi » renvoie à un inassouvissable désir de reliance. L’œuvre autobiographique est ainsi conçue comme une éthique de l’esthétique : « une éthique soutenue par le désir de s’ouvrir au discours de l’autre et au monde, et une esthétique étayée par le désir d’éprouver des émotions et des sentiments, expérimentant le désir autobiographique d’habiter le territoire des passions communes, l’espace existentiel et symbolique de l’écriture de soi ». En référence au concept d’archétype élaboré par Carl Gustav Jung et en s’appuyant très largement sur la notion d’archétypologie développée par Gilbert Durand, Orazio Maria Valastro convoque les différents régimes de l’imaginaire pour nous proposer une mythanalyse du discours de soi et du discours social. Il retrouve ainsi les éléments mythiques et les structures sacrales qui sont au fondement de toute société.
Il n’est d’étude sérieuse qui ne repose sur un corpus servant de base à l’analyse des données et à l’interprétation des faits. Les documents sur lesquels se fonde cette étude sont tirés de diverses sources : des récits de vie de la « Fondation d’archives nationales des Journaux Intimes » (Fondazione Archivio Diaristico Nazionale, Arezzo, Italie), ainsi que des ateliers de l’association « Les Étoiles dans ma Poche ». À cela il faut ajouter un corpus d’images, dessins, textes et autobiographies des « Ateliers de l’Imaginaire Autobiographiques » fondés et promus par l’auteur en 2006 (Catania, Italie).
Les qualités de cette recherche sont innombrables. Je me permettrai d’en souligner quelques unes :
Premièrement, l’existence d’une véritable méthode de recherche : en se fondant sur la notion de trajet anthropologique développée par Gilbert Durand, ce livre décrypte ce que Durkheim appelait les manières de vivre, de penser et d’agir et l’on pourrait ajouter de rêver et de se rêver, au travers de discours et d’écrits témoignant de la souffrance psychologique et sociale de personnes anonymes, dans le cadre d’une approche herméneutique s’employant à en « saisir le fond symbolique et mythique ». Les discours de personnes en souffrance ne sont pas analysés du point de vue d’une linguistique structurale qui en démonterait les mécanismes pour mettre à jour des régularités, ni même du point de vue d’une déconstruction de l’idéologie globale qui leur serait sous-jacente. Bien au contraire, il sont considérés en eux-mêmes, comme révélateurs d’un malaise social plus profond, capables toutefois d’être résorbés dans la mesure même où les individus accèdent au statut de sujets relationnels par le truchement d’une écriture qui intègre ce que Dilthey appelait le monde de la vie et qui fait de cette dernière une œuvre d’art : « L’imaginaire des textes vivants, la pratique sociale de l’écriture ordinaire, inscrivant l’expérience de l’existence et du monde dans la poétique de soi, métamorphose la vie en œuvre d’art ».
Deuxièmement, l’existence d’un ensemble de thèses rigoureusement fondées sur des apports théoriques de fond, relevant de la sociologie et de l’anthropologie de l’imaginaire, ainsi que sur une méthode d’analyse tout à fait originale qui recourt à une mythanalyse de l’écriture de soi et du discours social, à une analyse typologique fastidieuse des textes. En rejetant l’hypothèse qui a fait le lit de la modernité, celle d’un sujet maîtrisant la nature et le monde, et par conséquent se maîtrisant lui-même, ce livre s’interdit de choyer l’idée d’une subjectivité transcendante pour renouer avec celle d’une « réversibilité ontologique et constitutive, permettant d’envisager l’activité humaine reliant le sujet individuel et le sujet social ». Ce que son auteur nomme le « vouloir-être » se manifeste dans sa dimension collective au travers de sujets qui extériorisent leurs peurs, leurs phobies, leurs angoisses dans le mouvement d’une inscription dans le monde par le dépassement de soi au moyen de l’expérience esthétique de l’écriture de soi, dans le mouvement aussi d’une synergie entre le soi et l’humanité au moyen de l’expérience esthétique d’un partage des émotions. L’auto-poïésis est « création et genèse ontologique d’un réel relationnel ». La subjectivité est transfigurée en intersubjectivité, la corporalité en intercorporalité, l’action en interaction. C’est bien cette dynamique qui permet à l’auteur de jeter un pont entre le processus de démystification et celui « d’une remythification de l’imaginaire symbolique et social se ressourçant dans la relation du corps individuel en souffrance avec le corps social ». C’est par l’écriture que le corps souffrant subit un processus de transformation et de catharsis qui le fait sortir de son caractère d’étrangeté à soi, aux autres et au monde, selon le vœux marxien d’une désaliénation totale de l’homme et le vœux comtien de son intégration dans une humanité pleinement inclusive.
Troisièmement, au moyen d’une discussion des notions de technè et de poïésis, Orazio Maria Valastro reprend à ses propres frais l’opposition maintenant devenue classique entre la modernité et la postmodernité : la première renvoyant à l’imposition de valeurs unidimensionnelles, à l’instar de celles de la raison et du progrès, relayées par le principe de l’efficacité, la seconde étant tributaire de la fin des grands discours référentiels prônant l’unité de Dieu, de la Raison, de l’Histoire ou de l’Homme. Le livre de Orazio Maria Valastro met bien en évidence le passage de « l’idée de l’histoire comprise comme discours unitaire » (Vattimo) aux histoires de vies, plurielles, complexes et parfois décousues, mais néanmoins porteuses de sens et d’une aspiration à la vérité, comme diraient Ricœur et Habermas. De ce point de vue, la démystification du mythe de la santé parfaite, en tant que pensée de l’éradication du mal, soutenu par le processus de sécularisation de l’idée de salut et par les politiques interventionnistes de l’État providence, n’est que le pendant d’un réenchantement du monde s’opérant en dehors des structures organisées de soins, à l’exemple des hôpitaux psychiatriques. À « l’effacement de l’expérience du moi », dont parlait Gadamer, aliénant jusqu’à la conscience de notre corporéité et accompagnant le double processus d’institutionnalisation de la médecine et de médicalisation de la société, répond une nouvelle consciencialisation du sujet, à laquelle la tradition de l’anti-psychiatrie italienne n’a pas été indifférente. Cette consciencialisation du sujet ne peut-être qu’ouverture à l’autre, reconnaissance du « désir d’instituance et de reliance ». Au caractère sotériologique du mythe de la santé parfaite, incarné par les institutions totales et totalitaires dont parlait Goffman, fait certes écho le mythe de la communication parfaite et le « paradigme du savoir-réseau ». Mais dans le récit autobiographique de la souffrance s’opère une identification du sujet à son œuvre puis à l’ensemble du corps social.
C’est grâce à cette double identification que peut s’instaurer une « esthétique relationnelle » et que l’écriture ordinaire accède au sacré. Ces considérations ont une portée beaucoup plus vaste et ne se restreignent nullement au champ de la médecine. Ainsi que le souligne Gilbert Durand : « Lorsqu’on essaie de réduire l’éducation de l’homme à un dressage technocratique, fonctionnel, pragmatique, bureaucratique… il se fait automatiquement un “ transfert ”, dirait un psychanalyste, de ce pouvoir “ vital ” vers les horizons sauvages de rêveries en liberté… ». Et c’est bien en ce sens que Orazio Maria Valastro appréhende les autobiographies de la souffrance. Une manière d’assouvir le besoin de reliance par un imaginaire aux multiple facettes et s’exprimant par la « magie de l’enfance », le « voyage intérieur vers l’inconnu », « la quête d’un lieu idéal », etc. En somme, la thèse de l’auteur qui se veut de « réveiller l’expérience du monde en tant qu’expérience qui précède la connaissance » a des implications pratiques et comporte des applications dans le domaine de la compréhension et le traitement des maux psychiques et sociaux. Cette thèse a le grand mérite de souligner les vertus thérapeutiques et cathartiques de l’imaginaire, ne serait-ce que parce que l’art autobiographique contribue à « la création du sens de l’existence » et au réenchantement du monde. Dans une démarche qui se veut esthético-compréhensive, le livre de Orazio Maria Valastro permet de mieux saisir les ressorts imaginaires de la société postmoderne, dont Hermès, le dieu des carrefours et par conséquent des rapports et des échanges, est la figure paradigmatique.
Quatrièmement, cette recherche fait preuve d’une remarquable maîtrise des concepts propres à la sociologie et à l’anthropologie de l’imaginaire, notamment pour ce qui concerne l’opposition entre le régime diurne et nocturne de l’image et la classification des univers mythiques en structures schizomorphes, mystiques et synthétiques. Parfaitement maîtrisées, les innombrables classifications auxquelles les régimes de l’imaginaire donnent lieu ont avant tout une valeur épistémologique. En opposant la pensée symbolique à la pensée rationnelle, discursive, analytique, expérimentale et clinique, Orazio Maria Valastro opère un véritable renversement épistémologique qui se garde bien d’annexer l’écriture autobiographique à la quête d’une vérité objective. Au contraire, il la conçoit bien plutôt « comme un réservoir de sensibilités plurielles qui fait lien par une nouvelle présence à soi-même et au monde ; un espace symbolique pourvoyant la conscience d’un destin collectif et le sens tragique de l’existence ». L’ambition de ce livre est de montrer que l’imaginaire est au cœur de cela même qui en semble le plus éloigné – le désir mélancolique et le repli sur soi : « le voyage en soi, au centre de l’intimité des êtres nourris par le désir de reliance, décèle le désir de sortir de soi pour retrouver l’autre ». C’est par le truchement de l’imaginaire que l’on peut créer « un ordre qui transforme le chaos en cosmos », selon le mot de Jung.
Mais ce livre n’a pas qu’une valeur heuristique. En se proposant de réhabiliter la pensée symbolique et la pensée par correspondance, en concevant l’imaginaire comme une « aventure pédagogique », il est aussi invitation ou incitation à l’action. En soulignant les carences d’une « psychologie monothéiste » (James Hillman) et en dénonçant les méfaits du scientisme, ce livre est « à la hauteur du quotidien », selon l’heureuse formule de Weber. Il intéressera autant les spécialistes et les praticiens (psychiatres, psychologues, psychanalystes) que les anthropologues et les sociologues. L’un de ses indéniables mérites est justement de croiser la psychiatrie et l’anthropologie et de soutenir qu’il ne peut y avoir de lecture unidimensionnelle des troubles psychiques. Cela nous conduit au principe du pluralisme causal dont Weber s’était fait l’avocat. Et plus encore au polythéisme des valeurs qui préside au destin de notre temps.
Jean-Martin Rabot
Université du Minho, Braga, Portugal
Jean-Martin Rabot
Pr. de Sociologie, Institut des Sciences Sociales de l’Université du Minho, Braga, Portugal
« Du repli sur soi à la reliance »
Le livre de Orazio Maria Valastro est bien représentatif des préoccupations de notre temps, en particulier de l’intérêt porté de nos jours aux maladies, à ce que l’on a du « mal à dire », à ce que l’on ne dit pas, par peur, par pudeur ou par honte. Ce fait est d’autant plus vrai pour les maladies mentales dans un monde commandé par le prométhéisme et la valeur conférée au travail, un monde qui exclut toute forme de passivité et de paresse, d’inactivité et d’improductivité, si tant est « que la déviance est définie par nos modes de production » (Roger Bastide).
Les comportements déviants ont certes été occultés et bannis, rejetés dans la sphère du surnaturel par les anciens et dans celle de l’aliénation par les modernes, en tant qu’absence de conscience, de liberté, d’autonomie, de responsabilité individuelle, mais ils finissent toujours par trouver une forme d’expression et par nous interpeller. Ceux que l’on appelle les malades mentaux s’expriment de diverses manières, que ce soit au moyen de la parole, de l’écriture ou du graphisme. Que ce soit par le truchement de la littérature, de l’art, des récits de vie dénués de logique ou des gribouillages dépourvus de sens, les sujets en souffrances expriment une vérité qui leur est propre et que les hommes ont peut-être en propre.
Le lyrisme exalte les formes de démence propres à l’artiste et la liste de ceux que l’on pourrait répertorier dans cette catégorie peut être allongée à souhait : le compositeur Robert Alexander Schumann ; les écrivains et penseurs, à l’exemple de Nietzsche, Dostoïevski, Hölderlin, Rimbaud, Edgar Allan Poe ; les peintres comme Bosch, van Gogh, Kandinsky, Munch, Dalí ; certains pères fondateurs de la sociologie, dont Comte et Max Weber ; et même certains lauréats du prix Nobel, comme John Forbes Nash. Mais c’est au commun des mortels que s’intéresse le présent ouvrage. Il scrute la richesse et la complexité du moi, un peu comme le fait Georges Gusdorf dans Les écritures du moi – Lignes de vie, mais ce n’est pas tant pour évoquer les contradictions de la vie intime ou pour nous rappeler ce que le génie humain doit aux excès et aux extravagances que pour se mettre à l’écoute des multiples voix anonymes que la psychiatrie traditionnelle ignore. L’auteur se fixe pour exigence de rester aux plus près de ceux qui sont les véritables protagonistes de son ouvrage : les personnes en souffrance qui par le désir d’écriture de soi extériorisent un besoin de reliance. En cela, l’orientation méthodologique de Orazio Maria Valastro est conforme à celle que préconise Martine Xiberras dans Pratique de l’imaginaire : lecture de Gilbert Durand. La folie peut ainsi passer du statut d’« objet de connaissance » à celui de « thème de reconnaissance », si l’on se réfère aux termes de Michel Foucault. Mais encore faut-il que le malade en souffrance ne soit pas pure « chose médicale » (Michel Foucault) et qu’il accède à la dignité que tout être humain est censé avoir ou recevoir. C’est à cette tâche que se dédie le travail de Orazio Maria Valastro. Il accueille la folie sans préjugés, en ayant certainement à l’esprit l’accueil que les Grecs ont réservé à ce dieu sauvage, barbare, violent, instinctif qu’est Dionysos. Il s’inspire de cette folie et montre à quel point la logique du vivant lui est redevable. N’oublions pas que dans Les Grecs et l’irrationnel, Eric Dodds montre que la violence dionysiaque est ce qui permettait aux hommes de se libérer de leurs pulsions et donc de se purifier. Ce qui est imprévisible, irréfléchi et dangereux est donc au fondement de la sociabilité humaine.
Le livre de Orazio Maria Valastro analyse de façon pertinente et méticuleuse les sensibilités poétiques et mythiques à l’œuvre dans les récits autobiographiques des malades. Le mythe est avant tout ce qui fait lien, ce qui unit l’individu à un ensemble plus vaste : le groupe et la société dans son ensemble. Si la mythologie a été définie comme « l’art des épisodes, des belles histoires qu’on se raconte à soi-même » (Michel Maffesoli), Orazio Maria Maria Valastro s’est donné pour objectif de comprendre les récits existentiels des sujets en souffrance et les éléments mythiques qui leur sont sous-jacents. Mais la « sociologie esthético-compréhensive du désir d’autobiographie » dont il se réclame n’est pas une finalité en soi. Elle n’est peut-être que le prélude et le prétexte à une meilleure compréhension des sujets en souffrance, mieux à même alors de s’identifier à soi, puis aux autres et enfin à l’ensemble de la société, selon le schéma des cercles concentriques. Hors du groupe point de salut, comme l’avait pressenti Durkheim. De ce point de vue, la description phénoménologique des motifs mythiques présents dans les récits autobiographiques est une façon de saisir les interactions permanentes qui se nouent à différents niveaux : celui de l’individu en souffrance, celui des groupes de création, celui la société. L’écriture de soi qui est une façon de se produire soi-même (autopoïèse) est aussi un moyen de s’accomplir avec et par les autres, et donc de s’ouvrir à soi et au monde. L’autopoïèse a donc vertu thérapeutique, scellant l’union entre le corps individuel et le corps collectif.
On peut dire que Orazio Maria Maria Valastro aborde un thème tout à fait actuel, celui des corps individuels en souffrance dans leurs rapports au corps social, dans le cadre d’une analyse de la nouvelle symbolique de la santé mentale qui implique une prise en charge du bien-être psychique par l’individu lui-même et la communauté. L’individu ordinaire en souffrance qui par le récit autobiographique relate sa vie dans un mouvement de « création autopoïétique de soi » renvoie à un inassouvissable désir de reliance. L’œuvre autobiographique est ainsi conçue comme une éthique de l’esthétique : « une éthique soutenue par le désir de s’ouvrir au discours de l’autre et au monde, et une esthétique étayée par le désir d’éprouver des émotions et des sentiments, expérimentant le désir autobiographique d’habiter le territoire des passions communes, l’espace existentiel et symbolique de l’écriture de soi ». En référence au concept d’archétype élaboré par Carl Gustav Jung et en s’appuyant très largement sur la notion d’archétypologie développée par Gilbert Durand, Orazio Maria Valastro convoque les différents régimes de l’imaginaire pour nous proposer une mythanalyse du discours de soi et du discours social. Il retrouve ainsi les éléments mythiques et les structures sacrales qui sont au fondement de toute société.
Il n’est d’étude sérieuse qui ne repose sur un corpus servant de base à l’analyse des données et à l’interprétation des faits. Les documents sur lesquels se fonde cette étude sont tirés de diverses sources : des récits de vie de la « Fondation d’archives nationales des Journaux Intimes » (Fondazione Archivio Diaristico Nazionale, Arezzo, Italie), ainsi que des ateliers de l’association « Les Étoiles dans ma Poche ». À cela il faut ajouter un corpus d’images, dessins, textes et autobiographies des « Ateliers de l’Imaginaire Autobiographiques » fondés et promus par l’auteur en 2006 (Catania, Italie).
Les qualités de cette recherche sont innombrables. Je me permettrai d’en souligner quelques unes :
Premièrement, l’existence d’une véritable méthode de recherche : en se fondant sur la notion de trajet anthropologique développée par Gilbert Durand, ce livre décrypte ce que Durkheim appelait les manières de vivre, de penser et d’agir et l’on pourrait ajouter de rêver et de se rêver, au travers de discours et d’écrits témoignant de la souffrance psychologique et sociale de personnes anonymes, dans le cadre d’une approche herméneutique s’employant à en « saisir le fond symbolique et mythique ». Les discours de personnes en souffrance ne sont pas analysés du point de vue d’une linguistique structurale qui en démonterait les mécanismes pour mettre à jour des régularités, ni même du point de vue d’une déconstruction de l’idéologie globale qui leur serait sous-jacente. Bien au contraire, il sont considérés en eux-mêmes, comme révélateurs d’un malaise social plus profond, capables toutefois d’être résorbés dans la mesure même où les individus accèdent au statut de sujets relationnels par le truchement d’une écriture qui intègre ce que Dilthey appelait le monde de la vie et qui fait de cette dernière une œuvre d’art : « L’imaginaire des textes vivants, la pratique sociale de l’écriture ordinaire, inscrivant l’expérience de l’existence et du monde dans la poétique de soi, métamorphose la vie en œuvre d’art ».
Deuxièmement, l’existence d’un ensemble de thèses rigoureusement fondées sur des apports théoriques de fond, relevant de la sociologie et de l’anthropologie de l’imaginaire, ainsi que sur une méthode d’analyse tout à fait originale qui recourt à une mythanalyse de l’écriture de soi et du discours social, à une analyse typologique fastidieuse des textes. En rejetant l’hypothèse qui a fait le lit de la modernité, celle d’un sujet maîtrisant la nature et le monde, et par conséquent se maîtrisant lui-même, ce livre s’interdit de choyer l’idée d’une subjectivité transcendante pour renouer avec celle d’une « réversibilité ontologique et constitutive, permettant d’envisager l’activité humaine reliant le sujet individuel et le sujet social ». Ce que son auteur nomme le « vouloir-être » se manifeste dans sa dimension collective au travers de sujets qui extériorisent leurs peurs, leurs phobies, leurs angoisses dans le mouvement d’une inscription dans le monde par le dépassement de soi au moyen de l’expérience esthétique de l’écriture de soi, dans le mouvement aussi d’une synergie entre le soi et l’humanité au moyen de l’expérience esthétique d’un partage des émotions. L’auto-poïésis est « création et genèse ontologique d’un réel relationnel ». La subjectivité est transfigurée en intersubjectivité, la corporalité en intercorporalité, l’action en interaction. C’est bien cette dynamique qui permet à l’auteur de jeter un pont entre le processus de démystification et celui « d’une remythification de l’imaginaire symbolique et social se ressourçant dans la relation du corps individuel en souffrance avec le corps social ». C’est par l’écriture que le corps souffrant subit un processus de transformation et de catharsis qui le fait sortir de son caractère d’étrangeté à soi, aux autres et au monde, selon le vœux marxien d’une désaliénation totale de l’homme et le vœux comtien de son intégration dans une humanité pleinement inclusive.
Troisièmement, au moyen d’une discussion des notions de technè et de poïésis, Orazio Maria Valastro reprend à ses propres frais l’opposition maintenant devenue classique entre la modernité et la postmodernité : la première renvoyant à l’imposition de valeurs unidimensionnelles, à l’instar de celles de la raison et du progrès, relayées par le principe de l’efficacité, la seconde étant tributaire de la fin des grands discours référentiels prônant l’unité de Dieu, de la Raison, de l’Histoire ou de l’Homme. Le livre de Orazio Maria Valastro met bien en évidence le passage de « l’idée de l’histoire comprise comme discours unitaire » (Vattimo) aux histoires de vies, plurielles, complexes et parfois décousues, mais néanmoins porteuses de sens et d’une aspiration à la vérité, comme diraient Ricœur et Habermas. De ce point de vue, la démystification du mythe de la santé parfaite, en tant que pensée de l’éradication du mal, soutenu par le processus de sécularisation de l’idée de salut et par les politiques interventionnistes de l’État providence, n’est que le pendant d’un réenchantement du monde s’opérant en dehors des structures organisées de soins, à l’exemple des hôpitaux psychiatriques. À « l’effacement de l’expérience du moi », dont parlait Gadamer, aliénant jusqu’à la conscience de notre corporéité et accompagnant le double processus d’institutionnalisation de la médecine et de médicalisation de la société, répond une nouvelle consciencialisation du sujet, à laquelle la tradition de l’anti-psychiatrie italienne n’a pas été indifférente. Cette consciencialisation du sujet ne peut-être qu’ouverture à l’autre, reconnaissance du « désir d’instituance et de reliance ». Au caractère sotériologique du mythe de la santé parfaite, incarné par les institutions totales et totalitaires dont parlait Goffman, fait certes écho le mythe de la communication parfaite et le « paradigme du savoir-réseau ». Mais dans le récit autobiographique de la souffrance s’opère une identification du sujet à son œuvre puis à l’ensemble du corps social.
C’est grâce à cette double identification que peut s’instaurer une « esthétique relationnelle » et que l’écriture ordinaire accède au sacré. Ces considérations ont une portée beaucoup plus vaste et ne se restreignent nullement au champ de la médecine. Ainsi que le souligne Gilbert Durand : « Lorsqu’on essaie de réduire l’éducation de l’homme à un dressage technocratique, fonctionnel, pragmatique, bureaucratique… il se fait automatiquement un “ transfert ”, dirait un psychanalyste, de ce pouvoir “ vital ” vers les horizons sauvages de rêveries en liberté… ». Et c’est bien en ce sens que Orazio Maria Valastro appréhende les autobiographies de la souffrance. Une manière d’assouvir le besoin de reliance par un imaginaire aux multiple facettes et s’exprimant par la « magie de l’enfance », le « voyage intérieur vers l’inconnu », « la quête d’un lieu idéal », etc. En somme, la thèse de l’auteur qui se veut de « réveiller l’expérience du monde en tant qu’expérience qui précède la connaissance » a des implications pratiques et comporte des applications dans le domaine de la compréhension et le traitement des maux psychiques et sociaux. Cette thèse a le grand mérite de souligner les vertus thérapeutiques et cathartiques de l’imaginaire, ne serait-ce que parce que l’art autobiographique contribue à « la création du sens de l’existence » et au réenchantement du monde. Dans une démarche qui se veut esthético-compréhensive, le livre de Orazio Maria Valastro permet de mieux saisir les ressorts imaginaires de la société postmoderne, dont Hermès, le dieu des carrefours et par conséquent des rapports et des échanges, est la figure paradigmatique.
Quatrièmement, cette recherche fait preuve d’une remarquable maîtrise des concepts propres à la sociologie et à l’anthropologie de l’imaginaire, notamment pour ce qui concerne l’opposition entre le régime diurne et nocturne de l’image et la classification des univers mythiques en structures schizomorphes, mystiques et synthétiques. Parfaitement maîtrisées, les innombrables classifications auxquelles les régimes de l’imaginaire donnent lieu ont avant tout une valeur épistémologique. En opposant la pensée symbolique à la pensée rationnelle, discursive, analytique, expérimentale et clinique, Orazio Maria Valastro opère un véritable renversement épistémologique qui se garde bien d’annexer l’écriture autobiographique à la quête d’une vérité objective. Au contraire, il la conçoit bien plutôt « comme un réservoir de sensibilités plurielles qui fait lien par une nouvelle présence à soi-même et au monde ; un espace symbolique pourvoyant la conscience d’un destin collectif et le sens tragique de l’existence ». L’ambition de ce livre est de montrer que l’imaginaire est au cœur de cela même qui en semble le plus éloigné – le désir mélancolique et le repli sur soi : « le voyage en soi, au centre de l’intimité des êtres nourris par le désir de reliance, décèle le désir de sortir de soi pour retrouver l’autre ». C’est par le truchement de l’imaginaire que l’on peut créer « un ordre qui transforme le chaos en cosmos », selon le mot de Jung.
Mais ce livre n’a pas qu’une valeur heuristique. En se proposant de réhabiliter la pensée symbolique et la pensée par correspondance, en concevant l’imaginaire comme une « aventure pédagogique », il est aussi invitation ou incitation à l’action. En soulignant les carences d’une « psychologie monothéiste » (James Hillman) et en dénonçant les méfaits du scientisme, ce livre est « à la hauteur du quotidien », selon l’heureuse formule de Weber. Il intéressera autant les spécialistes et les praticiens (psychiatres, psychologues, psychanalystes) que les anthropologues et les sociologues. L’un de ses indéniables mérites est justement de croiser la psychiatrie et l’anthropologie et de soutenir qu’il ne peut y avoir de lecture unidimensionnelle des troubles psychiques. Cela nous conduit au principe du pluralisme causal dont Weber s’était fait l’avocat. Et plus encore au polythéisme des valeurs qui préside au destin de notre temps.
Jean-Martin Rabot
Université du Minho, Braga, Portugal
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